(Almost) Happy Endings

Bienvenue dans votre série de chroniques urbaines en ligne : huit épisodes estivaux de fiction contemporaine et gratuite, à lire chaque semaine, au rythme d’un café latté (ou serré).


Épisodes

Épisode 1

Chronique de rendez-vous professionnel estival.

Détour en cours

C’est une blague ?

Désolé pour l’imprévu. Je serai là demain.

Tom, c’est la 3e fois de suite que tu décales ! Tu crois que ma vie tourne encore autour de toi?

«Tout à fait, Virginie. Je suis persuadé que tu n’as rien planifié au cours des 48 heures suivant mon arrivée. Tu me connais trop bien, c’est la raison de notre séparation, et tu sais que je ne rate aucune occasion de faire un détour sur mon chemin de retour. Tu crois que je fuis ; j’imagine que je suis le flot de la vie… » Gamberge Tom dans sa tête. Il en vient toujours à la même question: pourquoi ne peut-il pas résister à abandonner l’itinéraire tracé au profit d’une envie improvisée?


« Le trafic est horrible en ce moment ! Il y a tellement de travaux partout : des champs de cônes orange poussent chaque nuit ! Mais ne vous inquiétez pas, on est bientôt rendu à votre hôtel. » Le chauffeur de taxi interrompt ses pensées. Dans le jeu de réflexion entre le rétroviseur intérieur et ses lunettes de soleil fumées, le passager n’arrive pas à décider lequel des deux hommes a le regard le plus fatigué. « Vous venez pour un festival ? »

« Exact. Je suis DJ. » Répond Tom sans donner d’autres détails, enfoncé de tout son poids plume contre la banquette arrière de la voiture électrique.

Les raisons de son séjour seraient trop longues à raconter lui indique son cerveau en tapant comme un gong amplifié contre sa boîte crânienne. L’accumulation du manque de sommeil a finalement rattrapé le quarantenaire pâle qui n’a qu’une hâte : avaler des pilules anti-migraines qui se trouvent dans sa valise, au fond du coffre du véhicule instable. Les sensations de montagnes russes provoquées par les mouvements de l’auto n’aident pas à améliorer la situation. Le DJ ne tient pas le chauffeur coupable ; la corruption a massacré les routes et les ponts, jetant un sort de délitement perpétuel à la voirie municipale. Si on oublie parfois ce qu’on a fait à Montréal, on se rappelle toujours les innombrables cratères que la lune lui jalouse.

Détour en cours

Quelques bosses plus loin et voici Tom déposé à son hôtel. Il reprend ses habitudes dès qu’il met les pieds dans la chambre impersonnelle : s’enfiler de l’ibuprofène comme si c’étaient des cacahuètes, consulter son téléphone toutes les quinze secondes, changer de casquette et de teeshirt (plusieurs fois), esquiver son reflet gringalet dans le miroir de la salle de bain. Son rituel se termine en déposant l’ordinateur portable sur le bureau où il s’assoit. Alors que son assistant numérique s’allume, le regard de Tom s’évade par la baie vitrée. La vue des tours disparates du centre-ville le transporte des années en arrière. Sur l’esplanade qu’il devine au loin, s’est tenu l’un de ses premiers shows d’importance. Quel incroyable souvenir que la vision de cette masse de corps serrés s’étalant à perte de vue ! Le DJ ne connait pas de drogue plus forte que l’air électrique libéré par de milliers de personnes dansant sur ses sons.

Tom referme l’ordinateur sans le consulter : l’heure qui s’affiche en grand sur son écran indique qu’il est en retard au rendez-vous organisé hier par média social interposé. Il installe autour de son cou un casque aussi gros que son ambition, prêt à plonger vers l’effervescence acidulée du début de l’été que les peuples des climats tempérés ne savent pas apprécier. Alors qu’il attend l’ascenseur, son téléphone recommence à vibrer dans la poche arrière de son jeans. Tom se prépare à lire une nouvelle missive incendiaire de son ex-femme, mais c’est l’artiste qu’il s’apprête à rencontrer qui lui envoie un message.

Hey man, la journée a été intense, on a démonté l’échafaudage trois fois ! je me repose et je te texte quand je suis prêt à sortir, dans 1 ou 2 heures ?

Le DJ n’était pas venu depuis des années dans la métropole francophone des Amériques et elle lui rappelle, dès son arrivée, qu’ici, le rythme est différent.


Que faire pendant la sieste d’Ernesto ? À défaut de retrouver le collègue mexicain qui peint des fresques géantes sur les murs, Tom envoie un message à celui qui lui a donné sa première chance sur ce continent. La réponse est immédiate et le rendez-vous proche de l’hôtel. Pour s’y rendre, le DJ déambule dans le secteur des festivals où se prépare le lancement des grands événements. L’agitation secoue le cœur du downtown, transformé depuis plusieurs années en terrain de jeu pour promoteurs privés qui aiment le spectacle en accessoire. Tous les indicateurs pointent vers le début de la saison festive : les piétons slaloment entre scènes et stands jetés sur l’espace public, au rythme de la musique bon marché. Malgré son arrière-goût mercantile, l’air résonne des fêtes passées, présentes et futures.

Plus ça change, plus tout se ressemble ; Tom retrouve facile le chemin jusqu’au quartier général des équipes événementielles. Pas besoin de badge quand on a une tête célèbre sous la casquette, le DJ frappe à la porte ouverte du bungalow du Festival : « Salut ! Deux visages milléniaux se relèvent de derrière les écrans d’ordinateur portable. Un jeune homme d’origine asiatique et une femme aux longues tresses blondes le regardent, perplexes, comme gelés par un sortilège d’immobilisme. Les yeux au masculin sont les premiers à se ressaisir :

« Bonjour, pardon, on ne vous attendait pas… Qui a oublié de vous inscrire au planning ? » Déclame-t-il en panique.

« Pas moi ! Je m’occupe des communications je te rappelle ! » Réagit la fille, le feu aux joues.

« Relax, personne n’a fait d’erreur ! Drew et moi avons prévu un rendez-vous de dernière minute. » Le non-invité leur sourit afin d’éviter le drame qui se lève à toute vitesse la veille du lancement d’un événement.

« D’accord… Mais il n’arrivera pas avant une bonne heure. » Balbutie l’assistant masculin.

« Il a changé ses plans ; il m’a dit qu’il était bientôt rendu au QG sur site. »

« Drew est parfois… optimiste ? Il est en rencontre avec des sponsors du festival dans nos bureaux habituels. À vous de voir, mais vous avez sans problème le temps de prendre un café… ou deux en face. » Ajoutent les tresses blondes qui lui pointent avec assurance une enseigne en face du bungalow.

« Je prends la chance que ses prévisions soient réalistes si cela ne vous ennuie pas que j’attende avec vous. »

Celle qui est en charge des communications lui indique une chaise libre, tandis que le jeune homme libère de l’espace sur la table qui fait face au siège. Il lui tend un journal dont le DJ se saisit, certain de ne pas avoir le temps de terminer un seul article au complet.

Une fois l’intégralité des nouvelles lues et relues, Tom accepte de partager une tournée de café avec les deux assistants. Une heure plus tard, alors qu’il aide à couper les tickets boissons des coupons repas, le pas d’un homme qui se croit important s’engouffre dans le bureau en carton :

« Gros problème l’équipe, la doublure d’Adorno a disparu et il n’y a plus de jus sur le site ! »

« C’est la galère complète. » Ajoute un interlocuteur à la traine. Le ton utilisé tranche avec le contenu du propos. L’individu semble aussi calme que son hoodie vert pâle à l’air confortable ; il déverse ses soucis, visiblement assuré qu’ils seront résolus par d’autres que lui. Ce qui s’avère être le cas.

« Tao, l’artistique c’est ton domaine, tu te lèves et tu trouves une solution ! » Les tresses sont d’humeur hostile, constate Tom, tout en reconnaissant leur efficacité.

« Excellente suggestion, en route Tao ! Et mais c’est mon ami Tom ! Comment vas-tu ? J’espère que tu n’attends pas depuis longtemps ? » Demande le directeur boomer sans attendre de réponse. Il se tourne à nouveau vers l’homme au sweatshirt « Adorno, tu es chanceux ! Le DJ le plus sympa du monde va te filer un coup de main ! »

« Parfait, un artiste : you know the drill! Ça prendra dix minutes. »

Drew tape sur l’épaule du DJ, autant par amitié que par intérêt. « Ça fait plaisir de te voir, merci d’être passé ! » Il se saisit de la chaise que Tom libère et le traîne vers les tresses blondes. « Estelle, on doit réviser quelques lignes de communication tout de suite. » Conclut-il sans laisser à Tom le choix de jouer le figurant. Le DJ tire la leçon de toujours croire les assistants quand il s’agit de gestion du temps.

Les trois gars sortent du bungalow pour se rendre devant le complexe commercial où l’équipe technique a déjà rétabli l’électricité. Le cobaye est conduit jusqu’à une sorte de cabine téléphonique, une boîte rectangulaire ouverte d’un côté, révélant un écran magique à la place du combiné. À peine installé, il reçoit un message de celui qu’il est venu rencontrer : il l’attend à une terrasse proche. Tom tape une réponse optimiste tout en écoutant d’une oreille les consignes données par Adorno : « Dessine quelque chose avec ce crayon. » Le musicien n’a aucun talent pour le croquis, mais il s’exécute avec le plaisir de ceux qui n’ont rien à prouver. « Tu peux sortir une fois que tu as terminé. » L’artiste numérique pousse la voix depuis une console installée quelque mètres plus loin de la boîte où le corps maigre du DJ est rangé. Ce dernier obéit et rejoint Tao. L’assistant attend tout proche, le dos contre le mall, les yeux fixés sur l’autre côté de la rue. Le DJ se retourne afin de suivre son regard ; le profil du dessinateur amateur à l’œuvre est projetée en grand sur le mur d’en face. « Votre croquis est de ce côté. » Tao lui montre une petite fille-bâton qui danse sur la façade voisine. Seuls sont visibles les contours à cette heure du jour, mais déjà l’effet est réussi. « Wow, cool ! » Laisse échapper Tom. Il n’est pas l’unique spectateur absorbé par les animations, un groupe de passants curieux se forme autour d’eux.

Adorno les rejoint pour évaluer le rendu. Le DJ le félicite, l’artiste numérique est reconnaissant :

« Merci, je suis content du résultat ! Je travaille d’habitude sur des projets plus complexes, technologiquement et philosophiquement, mais je suis quand même satisfait. J’ai voulu proposer une sorte d’espace de création participatif, où les artistes et les œuvres qu’ils imaginent sont diffusées en temps réel. »

« Ton studio est situé dans le secteur ? »

« Dans un ancien building manufacturier, plus à l’Est. Il n’y a presque plus aucun atelier d’artiste en centre-ville, c’est d’ailleurs ce qui m’a motivé à y remettre un peu de création. »

« En tout cas, ton concept d’animation et de projection est très cool. J’ai pris des photos pour ma fille, elle adorera se voir en grand ! »

« Tu as le temps pour un deuxième essai ? »

Les questions sont rhétoriques sur ce fuseau horaire constate Tom alors qu’il est poussé nouveau dans la pseudo-cabine téléphonique. Il ne pense même pas à refuser ; sa réserve de réponse négative est épuisée. En retard sur tous les continents, le DJ aligne des traits ressemblants plus ou moins à Kool Cat, le chat de la famille et premier amour de Mila, sa fille de cinq ans qui l’attend de l’autre côté de l’océan. Pendant qu’il dessine un souvenir au goût de culpabilité, Tom observe Adorno. Concentré sur ses écrans comme si sa vie en dépendait, l’artiste ne réalise pas qu’il a déjà réussi à capter l’attention du public. L’amas de spectateurs improvisés s’est agrandi, patientant que soit projeté un nouveau bonus animé. Au premier rang Tom remarque une jeune femme brune dont les boucles d’oreilles rouges dodelinent le long de son cou. Les bijoux balancent au gré des allers et retours de ses yeux qui passent de la façade au le créateur absorbé. Tom sourit intérieurement ; le passé ne le lâchera pas, même à des milliers de kilomètres ! L’admiratrice lui rappelle Virginie au tout début de leur relation. Dès le tout début, le visage de son ex affichait, sans se cacher, la même certitude d’avoir trouvé l’artiste qui fonctionnerait autant pour son projet de sa vie que dans les bacs à vinyles. Bien sûr, le musicien ne s’en était pas préoccupé à l’époque (« Tu ne vois jamais rien ! » a été le slogan officiel de leur couple) : il était appliqué, à l’instar d’Adorno, à ce que le show se passe comme prévu, et mieux si possible.

Le deuxième dessin finalisé et animé, Tom félicite l’équipe du Festival et file vers le rendez-vous, soulagé de s’éloigner du complot naissant le long des bijoux d’oreilles hypnotisés par le créateur numérique. Le face-à-face avec les souvenirs d’une vie de famille d’apparence équilibrée remonte d’un cran sa mauvaise conscience de décaler les retrouvailles avec sa fille. Il ressasse son objectif en marchant : échanger en personne avec la star de l’art muraliste et le convaincre de participer à un événement qu’il coproduira cet automne en France. Tom sort son téléphone afin de vérifier que la terrasse du bar-restaurant se situe au prochain coin de rue. Il a manqué la notification d’un nouveau message d’Ernesto :

Hey man, suis tombé sur une collègue finlandaise. On part faire un petit collage sauvage et on se rejoint tout à l’heure. Les murales, c’est bien, le street art, c’est mieux !

Le DJ se dépose sur la première table libre qu’il trouve. Il commande au serveur débordé une bière de dépit, doublée d’une poutine trop grosse pour son gabarit. Tom n’est pas dupe, la soirée sera longue et en solo. Les détours appartiennent à tout le monde, a fortiori dans une ville qui compte davantage de déviations que d’habitants au mètre carré.


Une fois son repas terminé, le DJ délaissé décide de digérer le mélange de fritures et de matières grasses en allant jusqu’au bâtiment d’ateliers d’artistes dont lui a parlé Adorno. Il enfonce sa casquette, doublée d’une paire de lunettes de soleil ; un attirail qui a pour effet de le rendre davantage reconnaissable comme il le constate en chemin. Les Français sont si présents dans cette ville qu’il est sollicité toutes les cinq minutes pour un selfie ! À défaut d’être incapable de refuser (puisqu’aujourd’hui le nombre de fans compte plus que l’expérimentation musicale), Tom choisit de les éviter. Un brin nostalgique, le musicien connu se demande ce qu’il regrette le plus des années 90 : ses cheveux ou l’ombre complice qui a fait pousser ses premières histoires sur cire ? Sans douter de la réponse, il se faufile entre les foules filtrées pour rejoindre des rues moins gentrifiées qui l’amènent rapidement jusqu’au point oriental souhaité.

Face à la porte d’entrée, Tom tort son coup pour admirer le bâtiment d’ateliers, un géant de terre cuite rouge qui s’endort en même temps que le dehors. La volée de fenêtres-miroirs qui complète la façade de l’ancien building industriel reflète la couleur du soleil couchant ; la journée tire sa révérence en beauté urbaine d’un autre temps. De l’extérieur, rien ne laisse présager que la créativité habite l’adresse monumentale, pourtant le DJ ne doute pas qu’il s’y sentirait comme à la maison. Les briques possèdent un aura particulier sur ce côté du globe, une sorte d’appel à réinventer le monde… Tom est tenté, l’espace d’un instant, de visiter les lieux, mais la déshydratation l’emporte sur la curiosité. La température de baisse pas, malgré la nuit qui tombe, l’encourageant à rechercher une halte sur son chemin de retour. Il ne choisit pas la ligne droite pour autant, adaptant à ses envies le tracé proposé par l’application qui révèle les cartes. L’homme aux milles et un détours préfère déambuler dans la face B de la métropole. Au cœur d’une ruelle arrière garnie d’arbres euphoriques, son œil découvre sur un collage sauvage déchiré qui laisse traîner par terre le mot « amour », esseulé sur un papier décomposé. La qualité artistique de l’œuvre peut être contestée, toutefois l’image exprime avec précision l’état de son cœur depuis des années : l’émotion massacrée se désagrège dans un endroit, oublié, du passé. C’est sa faute après tout, s’il n’est trompé de personne ! Parfois, un raccourci aboutit sur un sens interdit.


Tom rumine jusqu’à la terrasse du bar recherché, où il commande une pinte de bière, par habitude. Il compte les premières étoiles dans le ciel quand un couple tombe à ses pieds, éjecté d’un taxi aux freins énervés. La femme, allongée sur le dos, se marre d’un rire saoul et convulsif alors que l’homme se redresse immédiatement sur ses genoux : « Ça va chérie ? » Elle répond en continuant à glousser. Tom s’enquiert des deux compatriotes, trahis par leur accent frenchy :

« Qu’est-ce qui se passe les amis ?

« On fête nos dix ans de mariage et je ne l’ai jamais vue comme ça ! » Explique l’homme tout en examinant sa chemise hawaïenne qui a pris des rides dans l’accident. La femme, une métisse qui doit être belle lorsqu’elle n’est pas ivre morte sur l’asphalte, rit de plus belle.

« Vous avez besoin de boire de l’eau. » Déclare Tom, partagé entre le comique de la situation et l’inquiétude du papa-poule qu’il est devenu. Malgré que les deux personnes semblent avoir deux fois vingt ans chacune, un coup de main leur sera utile.

Tom tire deux chaises à sa table et les aide à s’asseoir à côté de lui. Il les hydrate et les nourrit, entre deux fous rires qui le contaminent à son tour. Le couple est impayable de complicité et d’humour ! Les vieux amoureux lui racontent comment leur lune de miel en Amérique du Nord est devenue un enfer tropical, moustiques et intoxication alimentaire inclus ; le tout sans manquer aucune occasion d’en faire une bonne blague. Le DJ les prend en sympathie et se porte volontaire pour les accompagner jusqu’à leur logement temporaire sur la rive sud. Au même exact moment, il reçoit de nouvelles d’Ernesto qui lui transmet l’adresse de l’after où se passera la rencontre tant attendue. Tom soupire. L’artiste muraliste est en sécurité, tandis que ses deux nouveaux amis sont tellement saouls et sales qu’aucun taxi ne les acceptera sans chaperon. La décision prise de suivre son cœur, Tom envoie le couple aux toilettes avec pour mission d’enlever les restes de vomi collé à leurs pantalons pendant qu’il règle la facture et commande un chauffeur indépendant. Ils arrivent à destination trente minutes plus tard, ouvrant la voie à un autre défi : aucun des touristes ne se rappelle le code d’entrée. Nouvelle crise de fou rire et nouvel accompagnement du sauveur qui les assiste à retrouver leurs porte-clés numériques.

La porte du logement libre, Tom se prépare à quitter rapidement le couple. C’était sans compte que l’épouse le reconnaisse au dernier moment, prise d’un subit éclair de lucidité : « Mais, on dirait que c’est Tom le DJ qui nous a secourus ! » L’homme renchérit : « Oui, chérie tu as raison, c’est lui ! C’est toi ! » Tom acquiesce et ne peut pas partir sans accepter une tisane. Il a consacré du temps à un artiste égocentré, il peut bien s’arrêter pour un couple paumé.

La femme s’endort avant même que l’eau ne bouille. Le mari insiste pour qu’il reste pendant qu’elle se repose quelques minutes, se montrant reconnaissant, encore et encore :

« Merci pour tout, t’es vraiment un mec super cool. »

« N’importe qui aurait fait la même chose. »

« Je ne sais pas…. Toute la situation est incompréhensible, même pour moi… »

« C’est la première fois qu’elle célèbre dix ans de mariage ! »

« T’as raison ! Vivement nos 20 ans alors, et cette fois, je serai prêt, crois-moi ! »

« Paré pour dix ans de plus ? »

« J’ai signé pour toute la vie ! J’ai épousé ma meilleure pote : je ne m’ennuierais jamais avec elle, parce que, même quand on se fait chier ensemble, c’est cool. Tu connais ça aussi ? T’es marié ? »

« Divorcé, avec une fille de cinq ans. »

« Sorry. Vous êtes restés amis ? »

« Je ne crois pas qu’on ne l’ait jamais été. » S’il est juste avec lui-même Virginie a été tour-à-tour la superviseure de son agent, l’assistante de son assistant, la coordonnatrice en chef des circuits de tournée, mais jamais son amie.

« Ah, dommage. » Il admire sa femme affalée sur le canapé avant de poursuivre. « Ce n’est peut-être pas trop tard ? »

« Mmmm… » Est la réponse la plus honnête que peut produire le DJ perplexe.

La camomille bon marché est avalée lentement, le compagnon prévenant tâche de garder la célébrité le plus tard possible. Quand il s’avère que sa moitié est endormie pour la nuit, l’heure du départ a échappé au contrôle de l’invité. En rabattant la porte sur les remerciements du mari, Tom se surprend à penser qu’il est peut-être le plus pommé des trois quarantenaires ; ce n’est pas tant que les deux ont l’air de savoir où ils vont, mais ils ont un copilote pour la route. L’introspection s’évapore lorsque Tom consulte son itinéraire à venir : l’application lui indique 45 minutes d’attentes et un tarif hors de prix pour se rendre à l’after où se trouve Ernesto. Il est 3 heures du matin, l’heure de rush nocturne puisque les bars ont fermé et que la ruée des retours a démarré. De guerre lasse, il préfère marcher plutôt que de patienter sur place jusqu’à ce que la chance semble enfin lui sourire. Le DJ déniche un taxi à la station de métro, seulement vingt-cinq minutes plus tard. « Vous allez à l’autre bout, ça va être long. » Lui rappelle le chauffeur. Tom se retient de manger sa casquette lorsque le véhicule se retrouve pris dans un embouteillage monstre en descendant du pont qui relie la rive sud de l’île métropole. « Mais quelle ville connait des bouchons à trois heures du mat ? » Grommelle-t-il. « Celle-ci. » Lui répond le conducteur en souriant gentiment. Plusieurs quarts d’heure ont défilé au ralenti quand son téléphone vibre d’un nouveau SMS.

Hey man, on déjeune ensemble demain avant que tu reprennes l’avion ? Il est tard… et la Finlandaise me propose un changement de programme 😉

« On fait demi-tour s’il vous plait. » Lâche le DJ, vaincu par les choix taquins du maître des errances.


De retour dans l’espace de sommeil impersonnel, Tom vide le minibar de sa chambre en mixant de médiocres inspirations sur son ordinateur. Énervé par ce long trajet qui n’a pas avancé, le musicien court après le sommeil. La colère passive-agressive de son ex, le sourire de Mila, le muraliste insaisissable, son alter-ego insupportable, les mariés heureux, les autres rendez-vous manqués dans le passé tournent dans une boucle qui ne sonne pas juste. La chanson et le sentiment lui échappent ce soir, ce qui est rare. Confus, il hésite à contacter de vieilles connaissances, dont les réseaux sociaux lui apprennent qu’elles vivent dans cette ville, à quelques pas numériques de retrouvailles physiques. Le passé est décidément trop présent en ce moment qu’il prévoyait conjuguer au futur. Deux heures plus tard, sans avoir produit de clic au timing douteux, une somnolence proche de la perte de conscience lui tombe dessus. Il a tout juste la force de régler l’alarme en marche afin de se lever cent quatre-vingts minutes plus tard.

Lorsque Tom émerge des limbes, son téléphone est silencieux et la lumière du jour éclatante. Le corps qui porte la migraine attrape son portable et gémit. Il a mis le réveil à sonner pour le lendemain ! Ernesto l’a mitraillé de messages et de photos du brunch qu’ils étaient censés partager ensemble… Que faire ? Son vol décolle dans quatre heures. Tom se lève et se jette dans la douche qui lui éclaircit les idées. S’il veut être certain de monter dans l’avion pour Paris aujourd’hui, il doit s’en aller maintenant au cas où son véhicule tomberait dans une faille temporelle ou autoroutière. Les deux scénarios, le trafic et la crevasse de bitume, n’étant pas des mythes, il s’excuse auprès du muraliste mexicain. Ça sera partie remise !

Une nécessité demeure avant d’appeler le taxi : le DJ court se chercher un grand café serré. Son cerveau n’émergera pas sans une dose substantielle de caféine. À une autre époque, Tom aurait recherché d’autres recours chimiques, mais la page est tournée. Il retourne à l’enseigne acceptable, située en face du bungalow du Festival, tout proche de la pseudo-cabine téléphonique artistique. Tandis qu’il attend sa boisson-réveil-matin, Tom se retrouve à côté de la jeune femme admirative de la veille. Il la reconnait à ses longues boucles d’oreilles, de couleur verte aujourd’hui, ainsi qu’à son regard hypnotisé qui ne lâche pas le mur faisant face au café, celui qui accueille les dessins animés par Adorno. Elle ne calcule pas le musicien célèbre et cerné, absorbée par le souvenir d’un autre artiste. Le cellulaire de l’homme fatigué vibre, Ernesto le teste :

Tu restes un soir de plus ?

Tom range l’outil de communication dans sa poche arrière. Nan, il ne s’éternisera pas une soirée supplémentaire. Il y a encore une femme dans sa vie avec laquelle il a une chance de ne pas foutre sa relation en l’air : elle s’appelle Mila, elle a cinq ans et elle l’attend pour partir en vacances. Le DJ ingurgite deux grandes gorgées caféinées salvatrices, afin de trouver l’énergie de laisser derrière lui les boucles d’oreilles qui lui remémorent la chasse assidue de Virginie aux premiers temps de leur rencontre. C’était comme s’il ne pouvait pas lui échapper ; elle était partout où il se trouvait. Maintenant, il comprend qu’elle devait l’attendre, comme le fait la belle motivée du café. Franchement, les coups de foudre sont flippants vus de l’extérieur ! Tom voudrait croire que c’est l’amour qui frappe ces filles déterminées, mais il se dit que c’est, plus probablement, l’idéal de la pop culture qui les attrape sans crier gare. Ni lui ni Adorno n’ont rien de spécial en dehors d’être à la bonne place artistique, au bon moment médiatique… Et eux, ces gars qui bénéficient de l’attention retouchée, ce n’est pas qu’ils ne voient pas ce qui se passe, c’est juste qu’ils ne regardent pas, réalise Tom en tournant le dos à une nuée de papillons fraîchement éclos qu’il est le seul à avoir remarqué.

Le café avalé à la vitesse d’un shooter, il demande un taxi qui ne se fait pas prier pour arriver. Coïncidence, il s’agit du même chauffeur qu’à l’aller :

« Vous avez eu un bon festival ? » lui demande le conducteur.

« Excellent ! » Répond Tom sans réfléchir, étonné de ne pas avoir l’impression de mentir.

Il s’enfonce dans la banquette qui exhume le parfum artificiel mélangé à l’odeur du tabac froid. Maintenant que le stress de manquer son avion s’éloigne, le DJ digère les vingt-quatre heures passées dans la métropole-bulle. Il se surprend à sourire, se sentant plus léger qu’à son arrivée. Même sa migraine a perdu du poids ! Bien qu’il ait manqué son objectif, il concède que, parfois, l’expérience de se déplacer à un événement, c’est de ne pas s’y rendre… Il n’y a rien de tel qu’un virage improvisé pour se regarder en face ! C’est en se frottant aux imprévus en trois dimensions qu’on se sent plus vivant : aider des collègues ou de gentils gens bourrés, se balader hors sentiers, tomber sur des messages dont on ne sait pas s’ils sont envoyés par le futur ou par le passé. On se réveille le lendemain avec moins de sommeil en banque et plus de maux de tête, mais avec le bonus d’une réalisation. Le vrai problème avec Virginie, il le comprend à l’instant, c’est qu’elle lui rappelle la personne qu’il a le moins aimé dans leur relation : lui qui gardait les yeux fermés sur tout ce qui ne concernait pas sa carrière. Il remercie Ernesto en pensée de l’avoir planté, lui permettant de rencontrer un peu de sagesse incarnée par un artiste aveuglé et un mari attentionné.

Est-ce que la parfaite aventure festivalière ne serait pas celle que l’on rate au profit d’un instant signifiant ? Tom n’a pas le temps de savourer son ha ha moment, son portable vibre d’une missive du muraliste non rencontré.

T’es programmé au Cap le mois prochain ?

Yes!

Moi aussi ! Rendez-vous en Afrique du Sud dans 4 semaines !

Le soulagement aspire tout son corps au fond de la banquette défoncée par les nids-de-poule à taille de piscine olympique. Avalé par le taxi qui s’écrase et s’envole sur l’autoroute bossue, le DJ est prêt à rentrer. Peut-être parce qu’il fait le bon choix cette fois, ou peut-être parce qu’il sait à quel moment il repartira. Il s’excusera auprès de Virginie. Ou pas. Ce qu’il aimerait, c’est que l’envie la prenne, elle aussi, de se tromper de raccourci. Flow de la vie, fuite en avant, autant de mots peu importants ; ce qui compte, c’est le sentiment… Qui n’a pas hâte de suivre le cours de son prochain détour ?


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Ces épisodes font partie du projet (Almost) Happy Endings, une série de chroniques littéraires estivales à lire en ligne.

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