(Almost) Happy Endings

Bienvenue dans votre série de chroniques urbaines en ligne : huit épisodes estivaux de fiction contemporaine et gratuite, à lire chaque semaine, au rythme d’un café latté (ou serré).


Épisodes

Épisode 1

Chronique de rendez-vous professionnel estival.

Détour en cours

C’est une blague ?

Désolé pour l’imprévu. Je serai là demain.

Tom, c’est la 3e fois de suite que tu décales ! Tu crois que ma vie tourne encore autour de toi?

«Tout à fait, Virginie. Je suis persuadé que tu n’as rien planifié au cours des 48 heures suivant mon arrivée. Tu me connais trop bien, c’est la raison de notre séparation, et tu sais que je ne rate aucune occasion de faire un détour sur mon chemin de retour. Tu crois que je fuis ; j’imagine que je suis le flot de la vie… » Gamberge Tom dans sa tête. Il en vient toujours à la même question: pourquoi ne peut-il pas résister à abandonner l’itinéraire tracé au profit d’une envie improvisée?


« Le trafic est horrible en ce moment ! Il y a tellement de travaux partout : des champs de cônes orange poussent chaque nuit ! Mais ne vous inquiétez pas, on est bientôt rendu à votre hôtel. » Le chauffeur de taxi interrompt ses pensées. Dans le jeu de réflexion entre le rétroviseur intérieur et ses lunettes de soleil fumées, le passager n’arrive pas à décider lequel des deux hommes a le regard le plus fatigué. « Vous venez pour un festival ? »

« Exact. Je suis DJ. » Répond Tom sans donner d’autres détails, enfoncé de tout son poids plume contre la banquette arrière de la voiture électrique.

Les raisons de son séjour seraient trop longues à raconter lui indique son cerveau en tapant comme un gong amplifié contre sa boîte crânienne. L’accumulation du manque de sommeil a finalement rattrapé le quarantenaire pâle qui n’a qu’une hâte : avaler des pilules anti-migraines qui se trouvent dans sa valise, au fond du coffre du véhicule instable. Les sensations de montagnes russes provoquées par les mouvements de l’auto n’aident pas à améliorer la situation. Le DJ ne tient pas le chauffeur coupable ; la corruption a massacré les routes et les ponts, jetant un sort de délitement perpétuel à la voirie municipale. Si on oublie parfois ce qu’on a fait à Montréal, on se rappelle toujours les innombrables cratères que la lune lui jalouse.

Détour en cours

Quelques bosses plus loin et voici Tom déposé à son hôtel. Il reprend ses habitudes dès qu’il met les pieds dans la chambre impersonnelle : s’enfiler de l’ibuprofène comme si c’étaient des cacahuètes, consulter son téléphone toutes les quinze secondes, changer de casquette et de teeshirt (plusieurs fois), esquiver son reflet gringalet dans le miroir de la salle de bain. Son rituel se termine en déposant l’ordinateur portable sur le bureau où il s’assoit. Alors que son assistant numérique s’allume, le regard de Tom s’évade par la baie vitrée. La vue des tours disparates du centre-ville le transporte des années en arrière. Sur l’esplanade qu’il devine au loin, s’est tenu l’un de ses premiers shows d’importance. Quel incroyable souvenir que la vision de cette masse de corps serrés s’étalant à perte de vue ! Le DJ ne connait pas de drogue plus forte que l’air électrique libéré par de milliers de personnes dansant sur ses sons.

Tom referme l’ordinateur sans le consulter : l’heure qui s’affiche en grand sur son écran indique qu’il est en retard au rendez-vous organisé hier par média social interposé. Il installe autour de son cou un casque aussi gros que son ambition, prêt à plonger vers l’effervescence acidulée du début de l’été que les peuples des climats tempérés ne savent pas apprécier. Alors qu’il attend l’ascenseur, son téléphone recommence à vibrer dans la poche arrière de son jeans. Tom se prépare à lire une nouvelle missive incendiaire de son ex-femme, mais c’est l’artiste qu’il s’apprête à rencontrer qui lui envoie un message.

Hey man, la journée a été intense, on a démonté l’échafaudage trois fois ! je me repose et je te texte quand je suis prêt à sortir, dans 1 ou 2 heures ?

Le DJ n’était pas venu depuis des années dans la métropole francophone des Amériques et elle lui rappelle, dès son arrivée, qu’ici, le rythme est différent.


Que faire pendant la sieste d’Ernesto ? À défaut de retrouver le collègue mexicain qui peint des fresques géantes sur les murs, Tom envoie un message à celui qui lui a donné sa première chance sur ce continent. La réponse est immédiate et le rendez-vous proche de l’hôtel. Pour s’y rendre, le DJ déambule dans le secteur des festivals où se prépare le lancement des grands événements. L’agitation secoue le cœur du downtown, transformé depuis plusieurs années en terrain de jeu pour promoteurs privés qui aiment le spectacle en accessoire. Tous les indicateurs pointent vers le début de la saison festive : les piétons slaloment entre scènes et stands jetés sur l’espace public, au rythme de la musique bon marché. Malgré son arrière-goût mercantile, l’air résonne des fêtes passées, présentes et futures.

Plus ça change, plus tout se ressemble ; Tom retrouve facile le chemin jusqu’au quartier général des équipes événementielles. Pas besoin de badge quand on a une tête célèbre sous la casquette, le DJ frappe à la porte ouverte du bungalow du Festival : « Salut ! Deux visages milléniaux se relèvent de derrière les écrans d’ordinateur portable. Un jeune homme d’origine asiatique et une femme aux longues tresses blondes le regardent, perplexes, comme gelés par un sortilège d’immobilisme. Les yeux au masculin sont les premiers à se ressaisir :

« Bonjour, pardon, on ne vous attendait pas… Qui a oublié de vous inscrire au planning ? » Déclame-t-il en panique.

« Pas moi ! Je m’occupe des communications je te rappelle ! » Réagit la fille, le feu aux joues.

« Relax, personne n’a fait d’erreur ! Drew et moi avons prévu un rendez-vous de dernière minute. » Le non-invité leur sourit afin d’éviter le drame qui se lève à toute vitesse la veille du lancement d’un événement.

« D’accord… Mais il n’arrivera pas avant une bonne heure. » Balbutie l’assistant masculin.

« Il a changé ses plans ; il m’a dit qu’il était bientôt rendu au QG sur site. »

« Drew est parfois… optimiste ? Il est en rencontre avec des sponsors du festival dans nos bureaux habituels. À vous de voir, mais vous avez sans problème le temps de prendre un café… ou deux en face. » Ajoutent les tresses blondes qui lui pointent avec assurance une enseigne en face du bungalow.

« Je prends la chance que ses prévisions soient réalistes si cela ne vous ennuie pas que j’attende avec vous. »

Celle qui est en charge des communications lui indique une chaise libre, tandis que le jeune homme libère de l’espace sur la table qui fait face au siège. Il lui tend un journal dont le DJ se saisit, certain de ne pas avoir le temps de terminer un seul article au complet.

Une fois l’intégralité des nouvelles lues et relues, Tom accepte de partager une tournée de café avec les deux assistants. Une heure plus tard, alors qu’il aide à couper les tickets boissons des coupons repas, le pas d’un homme qui se croit important s’engouffre dans le bureau en carton :

« Gros problème l’équipe, la doublure d’Adorno a disparu et il n’y a plus de jus sur le site ! »

« C’est la galère complète. » Ajoute un interlocuteur à la traine. Le ton utilisé tranche avec le contenu du propos. L’individu semble aussi calme que son hoodie vert pâle à l’air confortable ; il déverse ses soucis, visiblement assuré qu’ils seront résolus par d’autres que lui. Ce qui s’avère être le cas.

« Tao, l’artistique c’est ton domaine, tu te lèves et tu trouves une solution ! » Les tresses sont d’humeur hostile, constate Tom, tout en reconnaissant leur efficacité.

« Excellente suggestion, en route Tao ! Et mais c’est mon ami Tom ! Comment vas-tu ? J’espère que tu n’attends pas depuis longtemps ? » Demande le directeur boomer sans attendre de réponse. Il se tourne à nouveau vers l’homme au sweatshirt « Adorno, tu es chanceux ! Le DJ le plus sympa du monde va te filer un coup de main ! »

« Parfait, un artiste : you know the drill! Ça prendra dix minutes. »

Drew tape sur l’épaule du DJ, autant par amitié que par intérêt. « Ça fait plaisir de te voir, merci d’être passé ! » Il se saisit de la chaise que Tom libère et le traîne vers les tresses blondes. « Estelle, on doit réviser quelques lignes de communication tout de suite. » Conclut-il sans laisser à Tom le choix de jouer le figurant. Le DJ tire la leçon de toujours croire les assistants quand il s’agit de gestion du temps.

Les trois gars sortent du bungalow pour se rendre devant le complexe commercial où l’équipe technique a déjà rétabli l’électricité. Le cobaye est conduit jusqu’à une sorte de cabine téléphonique, une boîte rectangulaire ouverte d’un côté, révélant un écran magique à la place du combiné. À peine installé, il reçoit un message de celui qu’il est venu rencontrer : il l’attend à une terrasse proche. Tom tape une réponse optimiste tout en écoutant d’une oreille les consignes données par Adorno : « Dessine quelque chose avec ce crayon. » Le musicien n’a aucun talent pour le croquis, mais il s’exécute avec le plaisir de ceux qui n’ont rien à prouver. « Tu peux sortir une fois que tu as terminé. » L’artiste numérique pousse la voix depuis une console installée quelque mètres plus loin de la boîte où le corps maigre du DJ est rangé. Ce dernier obéit et rejoint Tao. L’assistant attend tout proche, le dos contre le mall, les yeux fixés sur l’autre côté de la rue. Le DJ se retourne afin de suivre son regard ; le profil du dessinateur amateur à l’œuvre est projetée en grand sur le mur d’en face. « Votre croquis est de ce côté. » Tao lui montre une petite fille-bâton qui danse sur la façade voisine. Seuls sont visibles les contours à cette heure du jour, mais déjà l’effet est réussi. « Wow, cool ! » Laisse échapper Tom. Il n’est pas l’unique spectateur absorbé par les animations, un groupe de passants curieux se forme autour d’eux.

Adorno les rejoint pour évaluer le rendu. Le DJ le félicite, l’artiste numérique est reconnaissant :

« Merci, je suis content du résultat ! Je travaille d’habitude sur des projets plus complexes, technologiquement et philosophiquement, mais je suis quand même satisfait. J’ai voulu proposer une sorte d’espace de création participatif, où les artistes et les œuvres qu’ils imaginent sont diffusées en temps réel. »

« Ton studio est situé dans le secteur ? »

« Dans un ancien building manufacturier, plus à l’Est. Il n’y a presque plus aucun atelier d’artiste en centre-ville, c’est d’ailleurs ce qui m’a motivé à y remettre un peu de création. »

« En tout cas, ton concept d’animation et de projection est très cool. J’ai pris des photos pour ma fille, elle adorera se voir en grand ! »

« Tu as le temps pour un deuxième essai ? »

Les questions sont rhétoriques sur ce fuseau horaire constate Tom alors qu’il est poussé nouveau dans la pseudo-cabine téléphonique. Il ne pense même pas à refuser ; sa réserve de réponse négative est épuisée. En retard sur tous les continents, le DJ aligne des traits ressemblants plus ou moins à Kool Cat, le chat de la famille et premier amour de Mila, sa fille de cinq ans qui l’attend de l’autre côté de l’océan. Pendant qu’il dessine un souvenir au goût de culpabilité, Tom observe Adorno. Concentré sur ses écrans comme si sa vie en dépendait, l’artiste ne réalise pas qu’il a déjà réussi à capter l’attention du public. L’amas de spectateurs improvisés s’est agrandi, patientant que soit projeté un nouveau bonus animé. Au premier rang Tom remarque une jeune femme brune dont les boucles d’oreilles rouges dodelinent le long de son cou. Les bijoux balancent au gré des allers et retours de ses yeux qui passent de la façade au le créateur absorbé. Tom sourit intérieurement ; le passé ne le lâchera pas, même à des milliers de kilomètres ! L’admiratrice lui rappelle Virginie au tout début de leur relation. Dès le tout début, le visage de son ex affichait, sans se cacher, la même certitude d’avoir trouvé l’artiste qui fonctionnerait autant pour son projet de sa vie que dans les bacs à vinyles. Bien sûr, le musicien ne s’en était pas préoccupé à l’époque (« Tu ne vois jamais rien ! » a été le slogan officiel de leur couple) : il était appliqué, à l’instar d’Adorno, à ce que le show se passe comme prévu, et mieux si possible.

Le deuxième dessin finalisé et animé, Tom félicite l’équipe du Festival et file vers le rendez-vous, soulagé de s’éloigner du complot naissant le long des bijoux d’oreilles hypnotisés par le créateur numérique. Le face-à-face avec les souvenirs d’une vie de famille d’apparence équilibrée remonte d’un cran sa mauvaise conscience de décaler les retrouvailles avec sa fille. Il ressasse son objectif en marchant : échanger en personne avec la star de l’art muraliste et le convaincre de participer à un événement qu’il coproduira cet automne en France. Tom sort son téléphone afin de vérifier que la terrasse du bar-restaurant se situe au prochain coin de rue. Il a manqué la notification d’un nouveau message d’Ernesto :

Hey man, suis tombé sur une collègue finlandaise. On part faire un petit collage sauvage et on se rejoint tout à l’heure. Les murales, c’est bien, le street art, c’est mieux !

Le DJ se dépose sur la première table libre qu’il trouve. Il commande au serveur débordé une bière de dépit, doublée d’une poutine trop grosse pour son gabarit. Tom n’est pas dupe, la soirée sera longue et en solo. Les détours appartiennent à tout le monde, a fortiori dans une ville qui compte davantage de déviations que d’habitants au mètre carré.


Une fois son repas terminé, le DJ délaissé décide de digérer le mélange de fritures et de matières grasses en allant jusqu’au bâtiment d’ateliers d’artistes dont lui a parlé Adorno. Il enfonce sa casquette, doublée d’une paire de lunettes de soleil ; un attirail qui a pour effet de le rendre davantage reconnaissable comme il le constate en chemin. Les Français sont si présents dans cette ville qu’il est sollicité toutes les cinq minutes pour un selfie ! À défaut d’être incapable de refuser (puisqu’aujourd’hui le nombre de fans compte plus que l’expérimentation musicale), Tom choisit de les éviter. Un brin nostalgique, le musicien connu se demande ce qu’il regrette le plus des années 90 : ses cheveux ou l’ombre complice qui a fait pousser ses premières histoires sur cire ? Sans douter de la réponse, il se faufile entre les foules filtrées pour rejoindre des rues moins gentrifiées qui l’amènent rapidement jusqu’au point oriental souhaité.

Face à la porte d’entrée, Tom tort son coup pour admirer le bâtiment d’ateliers, un géant de terre cuite rouge qui s’endort en même temps que le dehors. La volée de fenêtres-miroirs qui complète la façade de l’ancien building industriel reflète la couleur du soleil couchant ; la journée tire sa révérence en beauté urbaine d’un autre temps. De l’extérieur, rien ne laisse présager que la créativité habite l’adresse monumentale, pourtant le DJ ne doute pas qu’il s’y sentirait comme à la maison. Les briques possèdent un aura particulier sur ce côté du globe, une sorte d’appel à réinventer le monde… Tom est tenté, l’espace d’un instant, de visiter les lieux, mais la déshydratation l’emporte sur la curiosité. La température de baisse pas, malgré la nuit qui tombe, l’encourageant à rechercher une halte sur son chemin de retour. Il ne choisit pas la ligne droite pour autant, adaptant à ses envies le tracé proposé par l’application qui révèle les cartes. L’homme aux milles et un détours préfère déambuler dans la face B de la métropole. Au cœur d’une ruelle arrière garnie d’arbres euphoriques, son œil découvre sur un collage sauvage déchiré qui laisse traîner par terre le mot « amour », esseulé sur un papier décomposé. La qualité artistique de l’œuvre peut être contestée, toutefois l’image exprime avec précision l’état de son cœur depuis des années : l’émotion massacrée se désagrège dans un endroit, oublié, du passé. C’est sa faute après tout, s’il n’est trompé de personne ! Parfois, un raccourci aboutit sur un sens interdit.


Tom rumine jusqu’à la terrasse du bar recherché, où il commande une pinte de bière, par habitude. Il compte les premières étoiles dans le ciel quand un couple tombe à ses pieds, éjecté d’un taxi aux freins énervés. La femme, allongée sur le dos, se marre d’un rire saoul et convulsif alors que l’homme se redresse immédiatement sur ses genoux : « Ça va chérie ? » Elle répond en continuant à glousser. Tom s’enquiert des deux compatriotes, trahis par leur accent frenchy :

« Qu’est-ce qui se passe les amis ?

« On fête nos dix ans de mariage et je ne l’ai jamais vue comme ça ! » Explique l’homme tout en examinant sa chemise hawaïenne qui a pris des rides dans l’accident. La femme, une métisse qui doit être belle lorsqu’elle n’est pas ivre morte sur l’asphalte, rit de plus belle.

« Vous avez besoin de boire de l’eau. » Déclare Tom, partagé entre le comique de la situation et l’inquiétude du papa-poule qu’il est devenu. Malgré que les deux personnes semblent avoir deux fois vingt ans chacune, un coup de main leur sera utile.

Tom tire deux chaises à sa table et les aide à s’asseoir à côté de lui. Il les hydrate et les nourrit, entre deux fous rires qui le contaminent à son tour. Le couple est impayable de complicité et d’humour ! Les vieux amoureux lui racontent comment leur lune de miel en Amérique du Nord est devenue un enfer tropical, moustiques et intoxication alimentaire inclus ; le tout sans manquer aucune occasion d’en faire une bonne blague. Le DJ les prend en sympathie et se porte volontaire pour les accompagner jusqu’à leur logement temporaire sur la rive sud. Au même exact moment, il reçoit de nouvelles d’Ernesto qui lui transmet l’adresse de l’after où se passera la rencontre tant attendue. Tom soupire. L’artiste muraliste est en sécurité, tandis que ses deux nouveaux amis sont tellement saouls et sales qu’aucun taxi ne les acceptera sans chaperon. La décision prise de suivre son cœur, Tom envoie le couple aux toilettes avec pour mission d’enlever les restes de vomi collé à leurs pantalons pendant qu’il règle la facture et commande un chauffeur indépendant. Ils arrivent à destination trente minutes plus tard, ouvrant la voie à un autre défi : aucun des touristes ne se rappelle le code d’entrée. Nouvelle crise de fou rire et nouvel accompagnement du sauveur qui les assiste à retrouver leurs porte-clés numériques.

La porte du logement libre, Tom se prépare à quitter rapidement le couple. C’était sans compte que l’épouse le reconnaisse au dernier moment, prise d’un subit éclair de lucidité : « Mais, on dirait que c’est Tom le DJ qui nous a secourus ! » L’homme renchérit : « Oui, chérie tu as raison, c’est lui ! C’est toi ! » Tom acquiesce et ne peut pas partir sans accepter une tisane. Il a consacré du temps à un artiste égocentré, il peut bien s’arrêter pour un couple paumé.

La femme s’endort avant même que l’eau ne bouille. Le mari insiste pour qu’il reste pendant qu’elle se repose quelques minutes, se montrant reconnaissant, encore et encore :

« Merci pour tout, t’es vraiment un mec super cool. »

« N’importe qui aurait fait la même chose. »

« Je ne sais pas…. Toute la situation est incompréhensible, même pour moi… »

« C’est la première fois qu’elle célèbre dix ans de mariage ! »

« T’as raison ! Vivement nos 20 ans alors, et cette fois, je serai prêt, crois-moi ! »

« Paré pour dix ans de plus ? »

« J’ai signé pour toute la vie ! J’ai épousé ma meilleure pote : je ne m’ennuierais jamais avec elle, parce que, même quand on se fait chier ensemble, c’est cool. Tu connais ça aussi ? T’es marié ? »

« Divorcé, avec une fille de cinq ans. »

« Sorry. Vous êtes restés amis ? »

« Je ne crois pas qu’on ne l’ait jamais été. » S’il est juste avec lui-même Virginie a été tour-à-tour la superviseure de son agent, l’assistante de son assistant, la coordonnatrice en chef des circuits de tournée, mais jamais son amie.

« Ah, dommage. » Il admire sa femme affalée sur le canapé avant de poursuivre. « Ce n’est peut-être pas trop tard ? »

« Mmmm… » Est la réponse la plus honnête que peut produire le DJ perplexe.

La camomille bon marché est avalée lentement, le compagnon prévenant tâche de garder la célébrité le plus tard possible. Quand il s’avère que sa moitié est endormie pour la nuit, l’heure du départ a échappé au contrôle de l’invité. En rabattant la porte sur les remerciements du mari, Tom se surprend à penser qu’il est peut-être le plus pommé des trois quarantenaires ; ce n’est pas tant que les deux ont l’air de savoir où ils vont, mais ils ont un copilote pour la route. L’introspection s’évapore lorsque Tom consulte son itinéraire à venir : l’application lui indique 45 minutes d’attentes et un tarif hors de prix pour se rendre à l’after où se trouve Ernesto. Il est 3 heures du matin, l’heure de rush nocturne puisque les bars ont fermé et que la ruée des retours a démarré. De guerre lasse, il préfère marcher plutôt que de patienter sur place jusqu’à ce que la chance semble enfin lui sourire. Le DJ déniche un taxi à la station de métro, seulement vingt-cinq minutes plus tard. « Vous allez à l’autre bout, ça va être long. » Lui rappelle le chauffeur. Tom se retient de manger sa casquette lorsque le véhicule se retrouve pris dans un embouteillage monstre en descendant du pont qui relie la rive sud de l’île métropole. « Mais quelle ville connait des bouchons à trois heures du mat ? » Grommelle-t-il. « Celle-ci. » Lui répond le conducteur en souriant gentiment. Plusieurs quarts d’heure ont défilé au ralenti quand son téléphone vibre d’un nouveau SMS.

Hey man, on déjeune ensemble demain avant que tu reprennes l’avion ? Il est tard… et la Finlandaise me propose un changement de programme 😉

« On fait demi-tour s’il vous plait. » Lâche le DJ, vaincu par les choix taquins du maître des errances.


De retour dans l’espace de sommeil impersonnel, Tom vide le minibar de sa chambre en mixant de médiocres inspirations sur son ordinateur. Énervé par ce long trajet qui n’a pas avancé, le musicien court après le sommeil. La colère passive-agressive de son ex, le sourire de Mila, le muraliste insaisissable, son alter-ego insupportable, les mariés heureux, les autres rendez-vous manqués dans le passé tournent dans une boucle qui ne sonne pas juste. La chanson et le sentiment lui échappent ce soir, ce qui est rare. Confus, il hésite à contacter de vieilles connaissances, dont les réseaux sociaux lui apprennent qu’elles vivent dans cette ville, à quelques pas numériques de retrouvailles physiques. Le passé est décidément trop présent en ce moment qu’il prévoyait conjuguer au futur. Deux heures plus tard, sans avoir produit de clic au timing douteux, une somnolence proche de la perte de conscience lui tombe dessus. Il a tout juste la force de régler l’alarme en marche afin de se lever cent quatre-vingts minutes plus tard.

Lorsque Tom émerge des limbes, son téléphone est silencieux et la lumière du jour éclatante. Le corps qui porte la migraine attrape son portable et gémit. Il a mis le réveil à sonner pour le lendemain ! Ernesto l’a mitraillé de messages et de photos du brunch qu’ils étaient censés partager ensemble… Que faire ? Son vol décolle dans quatre heures. Tom se lève et se jette dans la douche qui lui éclaircit les idées. S’il veut être certain de monter dans l’avion pour Paris aujourd’hui, il doit s’en aller maintenant au cas où son véhicule tomberait dans une faille temporelle ou autoroutière. Les deux scénarios, le trafic et la crevasse de bitume, n’étant pas des mythes, il s’excuse auprès du muraliste mexicain. Ça sera partie remise !

Une nécessité demeure avant d’appeler le taxi : le DJ court se chercher un grand café serré. Son cerveau n’émergera pas sans une dose substantielle de caféine. À une autre époque, Tom aurait recherché d’autres recours chimiques, mais la page est tournée. Il retourne à l’enseigne acceptable, située en face du bungalow du Festival, tout proche de la pseudo-cabine téléphonique artistique. Tandis qu’il attend sa boisson-réveil-matin, Tom se retrouve à côté de la jeune femme admirative de la veille. Il la reconnait à ses longues boucles d’oreilles, de couleur verte aujourd’hui, ainsi qu’à son regard hypnotisé qui ne lâche pas le mur faisant face au café, celui qui accueille les dessins animés par Adorno. Elle ne calcule pas le musicien célèbre et cerné, absorbée par le souvenir d’un autre artiste. Le cellulaire de l’homme fatigué vibre, Ernesto le teste :

Tu restes un soir de plus ?

Tom range l’outil de communication dans sa poche arrière. Nan, il ne s’éternisera pas une soirée supplémentaire. Il y a encore une femme dans sa vie avec laquelle il a une chance de ne pas foutre sa relation en l’air : elle s’appelle Mila, elle a cinq ans et elle l’attend pour partir en vacances. Le DJ ingurgite deux grandes gorgées caféinées salvatrices, afin de trouver l’énergie de laisser derrière lui les boucles d’oreilles qui lui remémorent la chasse assidue de Virginie aux premiers temps de leur rencontre. C’était comme s’il ne pouvait pas lui échapper ; elle était partout où il se trouvait. Maintenant, il comprend qu’elle devait l’attendre, comme le fait la belle motivée du café. Franchement, les coups de foudre sont flippants vus de l’extérieur ! Tom voudrait croire que c’est l’amour qui frappe ces filles déterminées, mais il se dit que c’est, plus probablement, l’idéal de la pop culture qui les attrape sans crier gare. Ni lui ni Adorno n’ont rien de spécial en dehors d’être à la bonne place artistique, au bon moment médiatique… Et eux, ces gars qui bénéficient de l’attention retouchée, ce n’est pas qu’ils ne voient pas ce qui se passe, c’est juste qu’ils ne regardent pas, réalise Tom en tournant le dos à une nuée de papillons fraîchement éclos qu’il est le seul à avoir remarqué.

Le café avalé à la vitesse d’un shooter, il demande un taxi qui ne se fait pas prier pour arriver. Coïncidence, il s’agit du même chauffeur qu’à l’aller :

« Vous avez eu un bon festival ? » lui demande le conducteur.

« Excellent ! » Répond Tom sans réfléchir, étonné de ne pas avoir l’impression de mentir.

Il s’enfonce dans la banquette qui exhume le parfum artificiel mélangé à l’odeur du tabac froid. Maintenant que le stress de manquer son avion s’éloigne, le DJ digère les vingt-quatre heures passées dans la métropole-bulle. Il se surprend à sourire, se sentant plus léger qu’à son arrivée. Même sa migraine a perdu du poids ! Bien qu’il ait manqué son objectif, il concède que, parfois, l’expérience de se déplacer à un événement, c’est de ne pas s’y rendre… Il n’y a rien de tel qu’un virage improvisé pour se regarder en face ! C’est en se frottant aux imprévus en trois dimensions qu’on se sent plus vivant : aider des collègues ou de gentils gens bourrés, se balader hors sentiers, tomber sur des messages dont on ne sait pas s’ils sont envoyés par le futur ou par le passé. On se réveille le lendemain avec moins de sommeil en banque et plus de maux de tête, mais avec le bonus d’une réalisation. Le vrai problème avec Virginie, il le comprend à l’instant, c’est qu’elle lui rappelle la personne qu’il a le moins aimé dans leur relation : lui qui gardait les yeux fermés sur tout ce qui ne concernait pas sa carrière. Il remercie Ernesto en pensée de l’avoir planté, lui permettant de rencontrer un peu de sagesse incarnée par un artiste aveuglé et un mari attentionné.

Est-ce que la parfaite aventure festivalière ne serait pas celle que l’on rate au profit d’un instant signifiant ? Tom n’a pas le temps de savourer son ha ha moment, son portable vibre d’une missive du muraliste non rencontré.

T’es programmé au Cap le mois prochain ?

Yes!

Moi aussi ! Rendez-vous en Afrique du Sud dans 4 semaines !

Le soulagement aspire tout son corps au fond de la banquette défoncée par les nids-de-poule à taille de piscine olympique. Avalé par le taxi qui s’écrase et s’envole sur l’autoroute bossue, le DJ est prêt à rentrer. Peut-être parce qu’il fait le bon choix cette fois, ou peut-être parce qu’il sait à quel moment il repartira. Il s’excusera auprès de Virginie. Ou pas. Ce qu’il aimerait, c’est que l’envie la prenne, elle aussi, de se tromper de raccourci. Flow de la vie, fuite en avant, autant de mots peu importants ; ce qui compte, c’est le sentiment… Qui n’a pas hâte de suivre le cours de son prochain détour ?


Tu as aimé ? Un peu ? Pas du tout ? À la folie ?
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Épisode 2

Chronique d’une date périmée.

Lits éjectables

Demande expresse du boss : Il faut que tu apportes un nouveau pass à l’artiste de l’installation numérique. Il est dans une enveloppe au bungalow de l’équipe. Merci.

Tao t’a dit qu’Adorno attend son badge ? ASAP STP

Estelle ?

???

Estelle marche d’un pas rythmé de malchance accumulée. D’une, elle se sent humiliée d’être chargée, par des hommes soi-disant trop occupés (son boss fainéant et son assistant exécutant), d’une tâche que n’importe quel bénévole (avec ou sans cervelle) pourrait exécuter. Et de deux, elle se retrouvera nez à nez avec un mec qui ne l’a pas rappelé après un one night qu’elle espérait prolonger vers d’autres nuitées. Elle souffle tout son dépit. Que faire quand un mardi de juin se prend pour un vendredi 13 ? 

La jeune femme garde ses tresses hautes ; être l’assistante aux communications du Festival demeure le succès de ses 26 ans et une journée pourrie ne l’effacera pas ! Elle abandonne son tour de vérification des bannières promotionnelles afin de repasser au bureau temporaire du Festival sur le site estival. Elle ne répondra ni à Tao ni à Drew, pourtant Estelle exécute leur demande. Arrivée dans le bungalow vidé par les urgences ordinaires d’un grand événement, elle trouve facilement l’enveloppe recherchée sur l’une des tables. Le nom de l’artiste y est inscrit en lettres capitales, ce qu’elle interprète comme un indice supplémentaire de sa vexation à venir. Un nouveau soupir, puis elle est repartie, le message rangé dans la poche droite de sa veste en jeans favorite.

Estelle parvient rapidement au lieu du crime… même le décor est décevant… Pas une once de glamour ni de tragédie ne se reflète dans la devanture du centre commercial qui borde une des principales rues piétonnières du downtown. De petites tentes blanches, abritant bar, bouffe et tee-shirts vendus vite et chers, parsèment l’artère qui se remplira dès le début de l’après-midi de touristes assoiffés d’expérience. L’artiste qu’elle cherche est en grande conversation avec une demi-douzaine de personnes, debout face à une sorte de cabine téléphonique jaune, un des éléments de son installation. Son objectif étant de repartir le plus rapidement possible, Estelle brise le flot du groupe sans hésitation :

« Salut Adorno, j’apporte ton nouveau badge, qui te donne accès au site 24/7. »

« J’ai été obligé de prendre le taxi hier soir et ce matin avec tout mon matos. » Le trentenaire qui se veut charismatique lui répond sans se donner la peine de la regarder ; son corps bien entretenu reste ancré dans le cercle interrompu.

« Toutes nos excuses, je le mentionnerai à l’équipe. »

« J’apprécierai. » Le beau brun reprend l’échange en cours, lui tournant complètement le dos. « L’animation sur les façades est diffusée via des LED ultra écologiques. Je ne pourrais pas créer avec la conscience que je ruine davantage l’environnement. »

« C’est si important d’avoir une conscience écologique… »

Estelle n’entend pas la fin de la remarque (aveuglément admirative) émise par une jeune femme aux longues boucles d’oreilles noires et jaunes. L’assistante aux communications s’éloigne, partagée entre la honte et la colère. Il ne pouvait pas l’appeler par son prénom ou, comme n’importe quel humain civilisé, lui dire bonjour et la regarder pendant qu’il lui parlait ? Ben non ! Monsieur était trop occupé à flirter avec sa prochaine victime ! Certes, elle est jolie l’autre petite Française, mais elle ne sait pas encore que son accent ne lui apportera rien de plus qu’un ticket journalier pour lit éjectable d’un artiste multimédia blablabla. La jeune femme secoue ses tresses de rage ; le sentiment de perdre la face est un compagnon aussi collant que les cheveux gras. Si seulement, comme pour le shampooing, on pouvait utiliser un après-sum pour démêler le venin amoncelé…


Croyant son calvaire terminé, Estelle compose un sourire forcé qui deviendra réalité, elle en est persuadée. Elle enfile la peau de l’assistante d’un événement à succès, accompagnée sur son chemin par les chorégraphies de grappes humaines qui s’accumuleront en une foule compacte en soirée. Le Festival a démarré ce week-end et le public est au rendez-vous pour célébrer le lancement des grandes messes culturelles de l’été ! Un autre attroupement attend Estelle près de la scène « Découverte ». Les abords de l’espace consacré aux talents récents fourmillent davantage que d’habitude à cause de la personne qui se tient en sandwich entre les deux supérieurs de l’assistante. Les jumeaux, responsables du marketing et des partenariats, entourent un homme noir imposant, qu’elle identifie être un musicien de renommée internationale. Ce dernier, qui a joué avec tous les de rois et reines de la soul des décennies passées, est un invité spécial du band émergent qui se produira en soirée. La rumeur interne au milieu musical local, lancée par Drew et son besoin insatiable de reconnaissance, dit que c’est lui, le charismatique programmateur, qui a convaincu la star de participer au projet. Le boss serait présent en ce moment si le fait était exact, mais qui se soucie de la vérité quand on peut se faire mousser ?

En se rapprochant, la jeune femme est immédiatement interpellée par un de ses supérieurs :

« Estelle, nous te présentons Marcus. Marcus, Estelle est notre assistante aux communications, elle gèrera les interviews qui se tiennent sur site. » Peu importe celui qui parle, les jumeaux ne connaissent pas le pronom « Je », habitués à être deux depuis plus de cinquante ans.

« Enchantée mademoiselle. » La célébrité la fixe dans les yeux, en lui adressant un large sourire. Ouf, un homme civilisé ! « Voici Éric, le chanteur du groupe. » Estelle constate que l’ombre de la célébrité cache un autre gars, blanc, dans les mêmes âges qu’elle. Le cadet calque son attitude sur son aîné, lui serrant la main avec charme et affabilité.

« Estelle, tu feras attention à certaines demandes non nécessaires, qui ennuient nos invités. » Précise un des jumeaux qu’Estelle n’essaie plus de différencier.

« Il ne nous dérange pas du tout ! » Répondent les deux artistes unanimement.

Les tresses remarquent que les costumes vert pomme de ses supérieurs hiérarchiques font barrière à un très jeune homme, qui attend sagement à quelques pas, un sac à dos de tortue ninja posé à ses pieds. Elle hoche la tête afin d’assurer la paix de l’échelle professionnelle ; technique efficace, puisque le binôme quitte le site, non sans avoir offert au journaliste, tout juste arrivé, de prévoir un lunch « pour faire le point » après le Festival. L’assistante installe le critique et ses interviewés sur une petite table à côté de la scène. Quand les musiciens demandés restent peu de temps, les jumeaux organisent des rencontres médiatiques au cœur de l’activité. Ce qui est doublement une bonne idée : on y ressent en direct l’ambiance de l’événement ET il y a moins de risques de fuites d’artistes, qui se perdent (exprès ou pas) entre de multiples lieux de rendez-vous. S’ils aimaient moins les déjeuners gastronomiques, les boss d’Estelle seraient probablement au top de leurs domaines ! Ou est-ce l’inverse : leur appétit démesuré nourrirait-il leur créativité ?

Alors qu’elle apporte trois verres et une carafe d’eau, le journaliste interpelle la jeune femme en aparté :

« Il a tourné avec Deep Purple, c’est bien ça ? »

Elle pâlit. « Pas du tout… avec Prince, Funkadélic, the Roots et… »

« J’ai confondu ! Deep Purple, Purple Rain, c’est du pareil au même ! » Il se marre, nullement gêné de son erreur, les yeux dépourvus d’étoiles à l’évocation de dieux d’Olympes de musiques bien distinctes.

Estelle murmure un « Sorry… » aux artistes en remplissant leurs verres. Elle croise les doigts que sa malchance ne soit pas (trop) contagieuse… Alors qu’elle les laisse tous les trois, son attention est attirée par le garçon tenu à l’écart. La vingtaine hésitante, il s’est assis sur la pelouse, hypnotisé par le musicien célèbre. Curieuse, elle l’interpelle :

« Excuse-moi, tu es ? »

Le petit blondinet, dont la chevelure partage presque la même teinte de couleur que ses tresses, saute sur pieds. Il lui tend la main : « Victor ! J’ai une chaine sur YouTube. »

« I live for music, c’est ça? »

« Wow, tu connais ! Super ! »

Estelle n’est pas une inconditionnelle, cependant, ses chroniques sont populaires parmi les jeunes stagiaires du Festival. Victor est écouté par les générations lassées des médias traditionnels. Pour évacuer le stress accumulé, elle lance une blague à haute voix : « Tu as envie de parler avec le batteur de Deep Purple ? » Victor écarquille les yeux sans second degré ; l’humour entre Gen Z et Milléniaux ne bénéficie pas en tout temps de traduction simultanée. Il s’insurge, sans animosité, et liste, avec le plus grand sérieux, l’intégralité des groupes, et des concerts mythiques auxquels le musicien a participé. Il est remonté jusqu’à la période lointaine des années soixante-dix lorsque le journaliste officiel s’en va, à peine dix minutes après son arrivée. « Viens avec moi », lance-t-elle à Victor, qui ramasse sa carapace de tortue et la suit sans demander son reste.

« Comment ça a été ? », s’enquiert l’assistante aux interviewés, qui haussent les épaules tous les deux en guise de réponse.

« Vite ! » Lâche la vedette avec humour.

« Est-ce que vous avez encore cinq minutes pour un vrai passionné de musique ? »

« On a toujours du temps pour ça ! » Confirme le modèle réduit, d’un sourire décidément charmant.

Victor s’installe à la place du journaliste pressé jusqu’à ce qu’Estelle intervienne pour arrêter la conversation, presque une heure plus tard. Le groupe est désormais en retard sur l’horaire et les techniciens sont près d’annuler les essais de son. Même si c’est du domaine de la programmation, et non de la communication, l’assistante s’assure que les balances sont réalisées comme il se doit. Elle ne laissera pas la malchance lui faire oublier qu’elle est pro jusqu’au bout de ses faux ongles blanc et bleu. Avant de monter sur scène, le plus jeune des deux musiciens, Éric, l’interpelle. « Est-ce que tu viendras nous écouter ? J’aimerais t’offrir un verre après notre show pour te remercier. J’ai beaucoup apprécié de parler avec Victor ! » L’assistante rougit sous ses tresses. Le plan drague n’est pas très subtil… N’est-ce pas tentant de mettre à la poubelle l’image d’Adorno, le petit artiste numérique prétentieux, dès ce soir ? Elle hoche la tête et répond, mi-amusée, mi-excitée, « À tout à l’heure ! »


Détour en cours

La suite s’enchaîne au pas de course, compliquée par une grève (prévisible en cas de malchance) de l’imprimante installée dans le bungalow sur le site des événements. Estelle repasse aux bureaux habituels du Festival, localisés dans un bâtiment en briques à l’Est du centre-ville. Elle se croit en maîtrise de la situation jusqu’à ce que le peintre du 217, toujours pressé, la fasse sursauter en la dépassant dans le couloir aux bois grincheux. Une pause s’impose ; la jeune femme profite du long temps de tirage sur papier afin de se détendre à l’extérieur, loin du brouhaha de la ville en émoi, à l’abri de l’industriel reconverti. Estelle se pose sur une roche oubliée par l’animation humaine dans la ruelle arrière voisine. La nuit sera courte ; autant décompresser et se laisser bercer par le bruissement de la jungle révélée par les récentes belles journées ! Les fesses moulées sur la matière minérale froide, elle interroge le futur proche dans le ciel qui s’éteint : est-ce un piège de vendredi 13 ou une bonne idée de chasser un one night par un autre ? Arrivera-t-elle à remplacer la déconvenue par la nouveauté ? Pendant qu’elle se perd dans ses pensées, ses yeux glissent sur un bout de papier collé sur la roche d’à côté. La pluie des derniers jours a effacé presque toute la phrase, seul le mot « grand » demeure visible. Elle espère qu’Éric le sera ce soir, élevé, au propre comme au figuré… »

Une fois ses tâches d’assistante effectuées, Estelle revient sur le site du festival. Le set est déjà bien entamé du côté de la scène des nouveautés ; la jeune femme profite du spectacle en s’installant à la régie. Son cœur s’allège au rythme des notes qui détricotent le cafard et ses potes. Le bonheur tient parfois à une partition de musique sur laquelle des personnes se retrouvent et célèbrent, ensemble, l’art qui, souvent, rassemble. Elle discute entre deux morceaux de son futur déménagement avec l’ingé son, puis elle rejoint le groupe en backstage à la fin du concert. Estelle craint que le musicien n’ait changé d’avis, mais il tient parole et tous les deux disparaissent rapidement se perdre dans la foule. Quelques minutes picorées par-ci, par-là, à écouter des bands qui les intéressent moins que la proximité de leurs corps, et, enfin, Éric l’invite à boire un dernier verre dans sa chambre d’hôtel.

Le musicien ne s’attendait visiblement pas à recevoir de la compagnie ; l’endroit est parsemé du contenu de sa valise (projeté dans l’espace sans souci d’intimité) et pimenté de boites de take-out à moitié vidées. Comme il n’y a pas de (trop) mauvaises odeurs, le drapeau reste au vert : une jeune femme moderne se doit d’être ouverte d’esprit si elle a envie de fricoter plus souvent que sa grand-mère ! Le décor est oublié quand l’obscurité est convoquée, et Estelle se laisse aller à rencontrer une nouvelle nudité. Quelques galipettes plus tard et la lumière revient. Ni drame ni orgasme (mais des préliminaires !), la pêche n’a pas été désagréable, se convainc l’assistante en ressortant de la chambre, accompagnée par Éric, qui rejoint les membres de son groupe dans une autre aile de l’hôtel. Les aux-revoirs sont aussi succincts que sympas, les tresses remontent la côte qui la ramène chez elle avec le sentiment du devoir accompli.

De retour dans sa grande colocation endormie, la jeune femme s’hydrate. Il ne lui reste que quelques maigres heures de repos avant que le réveil ne sonne, cependant, le résultat en vaut la peine ! L’image d’Adorno s’efface, gommée par les abdos époustouflants du musicien tout juste passé. Estelle ne retient pas une montée d’émotion en consultant les notifications de médias sociaux sur son cell. Elle n’a rien à attendre de celui qui sera reparti dans 24 heures, et pourtant, il surgit, sous la forme d’une invitation à discuter ! Marjorie, l’assistante administrative du Festival, sera verte de jalousie quand elle lui montrera qui slide dans ses DM ! Ne résistant pas à l’envie de prolonger la satisfaction, Estelle suit en retour le profil du chanteur sur l’application qui dansait des lendemains incertains.

Par curiosité, elle regarde une vidéo publiée par l’homme qui sort tout juste de son intimité. Les bras de la jeune fille lui tomberaient si elle n’en avait pas besoin pour s’agripper à son téléphone. Éric a partagé, avec une multitude d’emoji enthousiastes et de 100 %, un extrait de podcast vantant le port de l’épée afin de calmer les idées de liberté de la gent féminine… Fuck, fuck, fuck… Elle a couché avec un adepte du masculinisme ! Tu parles d’expérimenter la nouveauté ! Comment n’a-t-elle pas deviné ? Peut-être que s’ils avaient échangé davantage avant de se toucher, elle aurait réalisé qu’il pensait que sa place était d’être enfermée au foyer ? Mais, enfin, ces hommes-là ne sont-ils pas censés être attirés par des personnes soumises ? Éric a bien vu qu’elle travaillait et qu’elle était normalement émancipée ?!

Comment peut-on être contre la liberté des femmes de choisir l’éphémère et agir en séducteur d’une nuit ? C’est quoi son problème à l’homme hypocrite ? Estelle laisse tomber sa tête contre le comptoir de la cuisine. C’est quoi leur problème à eux, tous genres, non-genres et générations confondus, d’être si paumés dans leur monde si opulent ? Les tresses se mettent au lit en se maudissant ; elle aurait mieux fait de rester coucher, seule chez elle, toute la journée. C’est ce qu’elle fera la prochaine fois qu’un mardi se déguisera en vendredi 13.


Quelques heures plus tard, Estelle débarque dans le bungalow du Festival Estival. Elle porte les plus grandes lunettes de soleil qu’elle a trouvé, assorties d’un fond de teint qui ne camoufle pas complètement l’excès d’alcool et de stupidité de la veille. Elle est accueillie par des holà, des cris de joie, et un café latté que lui tend Tao. La jeune femme se fige : est-ce que tout le monde est au courant de son erreur de jugement ? Un des jumeaux lui tape dans le dos. « Bravo à nous, l’équipe des communications, l’épisode de Victor sur YouTube est devenu viral ! Jamais le Festival n’avait reçu autant de nouveaux abonnés sur les médias sociaux… » L’autre frère-miroir complète la phrase : « …d’un public que nous avons habituellement de la difficulté à toucher ! ». Aucun des deux ne souligne que c’est elle, Estelle, qui a marqué le but de la victoire, mais, les tresses, elles se souviennent qu’elles ont présenté le jeune passionné aux musiciens en vue de l’interview non autorisée.

L’assistante s’assoit face à son ordinateur, le moral en hausse. Elle s’est réveillée avec une gueule de bois carabinée, causée par l’excès de ce « nouveau normal ». Être témoin en direct des erreurs de jugement et des appels à la haine, sur petits et grands écrans, presque en tout temps, ça attaque l’espoir d’un avenir chantant…. Alors, elle savoure, soulagée, de recevoir un peu de positif qui tombe dans son café ; donner la parole à des gens émerveillés contrebalance les mentalités attristées et leurs épées. Elle avale une gorgée caféinée qui reconnecte ses neurones ; elle comprend comment la façon d’exercer son métier fera une différence. Quitte à habiter un univers de la viralité, autant pousser l’algorithme d’un côté non meurtrier ! La meilleure option serait d’utiliser une méthode de partage numérique alternative, qui serait bénéfique aux vivants et pas à l’argent, mais, en attendant, voilà déjà un chemin ? Derrière la couche de paillettes dont elle recouvrait son boulot pour qu’il ressemble à ses rêves, Estelle ressent un petit picotement de réelle réalisation.

Elle allume son ordinateur portable pour regarder la vidéo plébiscitée tandis que l’enthousiasme se diffuse dans son corps sonné par le manque de sommeil. Les tresses blondes s’enfoncent dans le dossier de sa chaise de bureau, prêtes à écouter Victor le passionné dès que la publicité sera terminée Elle replonge ses lèvres dans le latté. Donner… et prendre la parole ? Podcast contre podcast ? Dans un coin de la tête de la jeune femme éclot un projet d’émission sur les pires expériences de dating. Le titre est déjà tout trouvé : « Lits éjectables » ! En considérant les choses différemment, Estelle se demande si ce mardi-vendredi 13 était un jour de malchance, au cours duquel elle s’est (encore) trompée de lit, ou plutôt la journée où elle s’est réveillée ? L’épisode viral se lance, apportant avec lui une conclusion soufflée par le café. La superstition, ça fonctionne des deux côtés : elle aussi a le pouvoir de métamorphoser maintenant en un moment important.


Tu as aimé ? Un peu ? Pas du tout ? À la folie ?
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Ces épisodes font partie du projet (Almost) Happy Endings, une série de chroniques littéraires estivales à lire en ligne.

Épisode 3

Chronique d’un amour qui n’est pas cousu de fil blanc.

ÉVÉNEMENT À VENIR
Livraison des costumes au Cirque
Demain – 10h

ÉVÉNEMENT À VENIR
Date night <3
Demain – 19h

Les deux notifications impertinentes résonnent dans le silence assourdissant de la machine à coudre qui vient de déclarer forfait. Nina se redresse sur sa chaise, les bras sursautant sur la table. Encore cassé ! C’est à n’y rien comprendre ! le fil a piqué les dix-neuf premiers costumes sans aucune difficulté, mais il se brise au moindre point sur le tissu du dernier vêtement ! Tout doit être livré demain ; plus aucune extension n’est possible. Comme le martèlent les rappels de l’agenda numérique, le Cirque attend la commande passée en urgence qui accapare Nina depuis trois semaines. Elle a promis à son mari qu’ils célèbreraient la fin du marathon lors du premier feu d’artifice de la saison, leur première date d’amoureux depuis… Trop longtemps ! La situation n’augure pas bien, car un sort a visiblement été jeté sur les derniers bouts de tissu, qui refusent de devenir un tout. Pourquoi l’univers souhaite-t-il en découdre à ce point ? 

Son tic d’angoisse embarque : la trentenaire (moyenne en stature, extraordinaire pour tout le reste) lisse machinalement ses rajouts brun et blond qui lui arrivent jusqu’aux fesses.

« Qu’est-ce qui te stresse dès le réveil ? » Lui demande sa meilleure amie en rentrant dans l’atelier bien organisé.

« J’essaie d’apprivoiser un fil rebelle ! » Nina tourne la tête. « Bien dormi Alice ? » S’enquiert-elle, les yeux levés vers l’autre trente-années et plusieurs poussières, qui est son inverse chromatique, peau rosée et cheveux roux.

« Comme un bébé ! » Répond-elle en s’asseyant à côté de la couturière, installée à sa table de travail, face à une vue reposante sur la ruelle. « Merci de m’avoir accueilli pour la nuit. J’étais crevée hier soir et bien contente de ne pas me retrouver seule chez moi après la dispute avec Boy Friend… »

« Je comprends. Patience, ça s’arrangera entre vous deux ! » Nina encourage son amie d’un regard de côté, ses mains s’affairant à retirer le fil cassé du tissu.

Alice lui donne raison en souriant à la machine à coudre. « Tout est bien qui finira bien ! Avec l’amoureux comme avec ce costume. Que dis-tu d’acheter une bobine moins taquine dans notre mercerie porte-bonheur ? »

« Bonne idée ! Et on en profite pour attraper un grand café latté au coin de la rue ? »»

« C’est toi ma vraie âme sœur, meilleure amie ! »

« Je sais. Ensemble, nous sommes la combinaison gagnante pour conjurer les mauvais sorts. » Conclut Nina, le sourire de nouveau serein, alors qu’elle range le costume réfractaire dans un étui protecteur contre les poils des quatre chats qui remplissent la maison.


Vingt minutes plus tard, armées de leurs boissons et d’un fil prometteur, les deux amies se préparent à se quitter en bas des marches du triplex résidentiel fatigué. Malgré le souffle massif du dioxyde de carbone qui caractérise le parfum de cette rue, l’au revoir est retardé quelques instants par l’arrivée d’Arman. Le mari de Nina surgit, les bras chargés de sacs odorants :

« J’apporte le lunch ! Qui est intéressé pour du riz créole et plein de bananes plantain ? »

« C’est tentant, mais il faut que je file ! » J’ai promis à l’équipe du Festival que je viendrai les soutenir en fin de journée : il est déjà quatorze heures et je dois aussi me changer chez moi… Bref, je suis en retard ! » Explique la trentenaire rousse en faisant la bise au mari généreux.

« Moi, je suis preneuse ! » Nina passe un bras autour des hanches de son homme. Les deux amoureux possèdent le même gabarit ; leurs deux corps se collent en symétrie réussie.

« Encore merci pour la soirée improvisée ! Je ne sais pas ce que je ferais sans vous deux : je suis certaine que vous étiez mes parents dans une autre vie. » Lance de loin l’amie qui est déjà partie.

Nina et Arman sourient au dos distant. Dans ce tour de karma, ils forment une étrange et unie famille recomposée : Alice est une Franco-États-Unienne, Nina Sicilo-Néo-Orléanaise, Arman Iranien, et les trois sont installés au Québec. L’univers tricote des fratries sans se soucier de justifier ses envies ! Alice évanouie dans sa vie éparpillée, les deux amoureux remontent dans leur appartement. Ils se posent sur le petit balcon de la cuisine qui surplombe la ruelle en arrière. Comme chaque année, la végétation a gagné son combat sur le froid et la neige. Elle éclate en vert fluorescent sur les troncs et tiges qui paraissaient morts il y a encore quelques semaines, provoquant l’émerveillement des yeux réduits par l’hiver.

« As-tu bientôt terminé les costumes pour le Cirque ? »

« Presque… Ça sera bon pour demain, comme promis. » Nina cache son incertitude entre deux bouchées de bananes frites.

Arman change de sujet, probablement afin d’alléger la pression naissante. « Alice avait un meilleur moral ce matin, non ? »

« Oui ! Je ne suis pas inquiète ; ils se prennent souvent le bec lorsque son copain part en déplacement. C’est difficile de gérer une relation longue distance : je suis fière d’elle ! »

« Moi aussi ! Notre petite fille adoptive devient moins émotive. »

« Tsé ! Fais attention à tes remarques de vieux paternaliste ! »

« Merci ma chérie, je sais que tu ne me laisseras pas sombrer dans le patriarcat. » Ils rigolent tous les deux, interrompus par une chaîne de marmots qui traversent la ruelle en trottinette qui grince. « Ceci dit, tu as raison, je me sens vieux… Si vieux que je suis prêt à faire de vrais enfants qui me donneront une bonne excuse d’être fatigué tous les jours et de rester à la maison le soir. » Il caresse l’avant-bras de Nina de sa main non graisseuse.

Elle retourne ses frôlements du bout de ses ongles XXL. Le sujet n’est pas nouveau ; tous les deux savent que l’envie de fonder une famille est installée dans la maisonnée. « Imagine : si on en fait un dès maintenant, ça sera un gosse d’hiver. On économiserait sur une poussette les premiers mois : hop hop hop sur la luge le bébé ! »

« Ou alors, on le garderait enfermé jusqu’aux beaux jours ? Je ne peux pas croire que mes gènes fabriqueront un mioche qui aime patiner et se les geler. »

« Tu pourrais être surpris ! Peut-être même qu’il, elle ou iel te fera apprécier le froid québécois. »

« Mmmm.… Je parle d’une nouvelle étape de vie, pas de me métamorphoser en Captain Canada ! » Il la regarde dans les yeux. « Alors, on est prêt à ce que plus rien ne soit pareil ? »

« Tout a changé pour moi lorsque je t’ai rencontré. » La phrase sonne si juste que le cliché en est effacé quand elle sort de la bouche de Nina.

Arman change de sujet, probablement afin d’alléger la pression naissante. « Alice avait un meilleur moral ce matin, non ? »

« Pour moi aussi, ma chérie ! Mais le projet implique de revoir notre mode de fonctionnement… Peut-être dès maintenant ? Qu’en penses-tu ? »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? » Nina sent son front qui se froisse de questions.

« Comme on arrêtera d’être un couple ouvert avec un enfant, je me demande à quel moment débute le projet ? »

« Je… Je n’avais pas pensé à ça. »

Nina se tait, perplexe. À quel moment cette partie du contrat a-t-elle été négociée ? Elle meuble son silence en enfilant bouchée après bouchée de bananes sucrées-salées. Son fonctionnement cartésien déclenche le processus d’analyse des émotions non identifiées qui viennent de débouler. Les règles sont claires entre eux depuis les tous débuts de leur histoire : ils disposent du droit de cultiver un jardin secret tant qu’il reste éphémère. Nina ne s’est jamais cachée d’apprécier les corps et les âmes au masculin comme au féminin, et Arman y a vu un avantage. Il conserve la possibilité de succomber aux désirs que la testostérone (ou la société) fait régulièrement monter. C’est la première fois que les deux ont expérimenté une relation ouverte au sein d’un couple stable et ils ont été étonnés du sentiment de fidélité qui en a découlé, Nina la première. Leur lien s’en est renforcé ; aucun homme ne l’a aussi bien comprise, respectée et admirée pour son entité entière, facettes qui dépassent du cadre y compris. Même lorsqu’ils se sont mariés, le principe de liberté n’a pas été discuté, mais maintenant, tout devrait changer ?

« Ça va déesse ? » S’enquiert le mari qui reconnait lorsqu’elle deale avec une pensée non digérée.

« Je suis surprise… Pourquoi est-ce clair pour toi de transformer notre modus operandi à cette étape ? »

Il la regarde, interrogateur. “Vraiment, ce n’est pas une évidence pour toi ?»

« Pas du tout. Peux-tu m’expliquer ?»

« Je ne sais pas quoi te dire… Déjà la grossesse, puis, après avec l’enfant… On ne veut pas qu’il soit élevé comme ça.»

Nina réagit instantanément. « Alors, en fait, tu trouves que c’est une forme de relation répréhensible ?»

« Pour un couple : non, pas du tout ! Pour une famille, c’est différent.»

« Ok, ok.» La jeune femme tâche d’éteindre le feu qui monte dans ses pensées.»

« Tu n’es pas d’accord ?»

« Comme je te dis : je n’y ai jamais pensé. J’ai besoin de temps pour y réfléchir, mais je suis étonnée que, pour toi, cela soit si évident.»

«100 % évident, 100 % non négociable.»

« Pardon ?»

Parfois, le point d’interrogation ment, comme c’est le cas de celui que Nina balance avec la violence d’une arme à feu qui fuse. Elle n’attend pas d’explication et Arman ne s’y trompe pas. Le mari arrondit les angles. « Reparlons-en lorsque tu auras livré ta commande.» La femme répond en mastiquant avec rage un morceau de banane plantain brûlant. Même le plus compréhensif et le plus intelligent des compagnons se montre condescendant à l’occasion, constate -t-elle, puisqu’il suggère que son stress l’empêche de penser clairement. Elle ne cherche pas à argumenter, consciente d’être trop énervée pour continuer la conversation sans se fâcher. Le repas s’achève sans dessert ni sourire ; la couturière rejoint son atelier avec un café et les mâchoires serrés.


Une journée où tout tient à un fil, l’amour comme le travail. La nouvelle bobine ne s’avère pas davantage coopérative que sa prédécesseuse; le filament casse à chaque tentative de machine à coudre ! Nina persévère avec une obstination qui fonce dans le mur. Elle répète le même mouvement inefficace, car elle sait que, si elle libère ses pensées, elles n’iront pas vers la recherche d’une solution costumière. La lumière descendante derrière sa fenêtre lui apprend que des heures inutiles se sont évanouies ; un fait confirmé par son mari qui passe sa tête dans l’atelier : « Que veux-tu manger ce soir ? Je peux te préparer quelque chose avant de sortir.» Elle répond qu’elle prendra les restes du repas du midi et qu’elle a bientôt terminé. Arman acquiesce aux deux mensonges d’un sourire embarrassé ; tous les deux s’emploient à désamorcer la situation enflammée.

La porte d’entrée résonne du départ de son homme. Nina appuie son inconfort sur le dossier de sa chaise ergonomique ; la pression sur ses épaules s’allège une fois seule dans l’appartement. Elle se lève pour se rendre jusqu’à la cuisine. Pendant que l’eau de son thé chauffe, la jeune femme attrape celui qui a été son premier chat. De boule de poils desséchés trouvés dans une ruelle, il est devenu un félin obèse dont la pelure brillante réclame tous les sièges du lieu. Il ronronne avec une fainéantise apaisante ; Nina s’assoit sur un des tabourets élevés afin de détendre ses bras du poids de l’animal géant tout en le gardant serré contre elle. Sur la table de la cuisine traîne une lettre de ses parents qui ont conservé l’habitude d’envoyer des missives de papier plutôt que des messages numériques. Elle se dit que ses géniteurs n’ont pas dû se poser la question de l’exclusivité sexuelle avant de concevoir leurs enfants ! Ce genre de problème n’existait pas de leur temps ; la vie moderne est autant une bénédiction qu’une folie…

Le chat-patate s’écrase sur ses genoux, libérant les deux mains de la jeune femme. Elle ouvre la lettre et ressort les anciennes photos de famille que l’enveloppe contient. Une dizaine d’imprimés fanés résument l’improbable union de ses parents : nœuds papillons, chemises colorées et chapeaux chics devant l’église, parades de Mardi-Gras, la classe à l’italienne de sa grand-mère maternelle, qui pourrait être Sophia Lauren avec ses airs d’actrice dramatiquement charismatique, les costumes classiques de ses oncles transalpins… Leur point commun est qu’aucune des deux branches n’a complètement accepté la migration de leur enfant vers la France et encore moins le mariage qui en a découlé. Ses deux parents ont tricoté une famille unie avec celles et ceux qui étaient prêts au changement des temps : les séjours chez les cousins de la Nouvelle-Orléans, la grand-mère sicilienne toujours de visite sans son époux. Même fâché, aucun des deux côtés n’a été laissé de côté, offrant la possibilité à Nina et à son frère, James, de s’immerger dans des univers qui, avant eux, ne se mélangeaient pas. Pendant que défilent les souvenirs d’un autre couple, l’évidence refait surface. Tout n’était pas plus facile avant…

PSSSSSHHHHHHHH La bouilloire à haute température interrompt les pensées de Nina et la sieste du chat. Elle dépose sur le sol la patate poilue. Tandis qu’elle verse l’eau chaude dans la théière, la métisse se dit que, si ses parents ont réussi à faire pousser deux enfants épanouis, elle et Arman sont aussi capables d’inventer une famille qui leur ressemble ! En couture, l’opération est facile pour que deux morceaux qui s’éloignent se rejoignent à nouveau : un bout de fil et une aiguille et les envies des deux partenaires sont réunies. Sa situation nécessite un processus similaire, trouver le patron qui permettra de rapiécer les sentiments devenus trop grands pour la partition actuelle… Le regard de la jeune femme revient sur les vieilles photos, passant d’un vêtement à un autre. S’il n’y existe pas encore de gabarit, pourquoi ne pas le créer ? Une matrice se trace dans la tête de Nina, fourmillant jusqu’à ses doigts. Elle assemble un peu de tradition, beaucoup d’extravagance, le tout harmonisé par des coupes intemporelles et élégantes. La reine des tissus en devenir retourne précipitamment dans son atelier. La machine à coudre et le costume indiscipliné sont tassés de côté ; ils font place à des feuilles blanches et à des crayons à dessiner. L’ordinateur fait son arrivée afin de compléter des recherches sur les styles du passé. Nina s’assoit ; ses mains se saisissent d’un papier et d’un stylo noir. Ses doigts s’élancent ; le monde autour d’elle s’éteint.

Quand la porte d’entrée s’ouvre et se ferme de nouveau, la nuit est à son apogée. Dans la pièce, l’aiguille mécanique a repris du service. L’outil s’affaire à raccommoder deux cœurs qui cherchent un nouvel espace pour y faire pousser leur amour. La première étape du chemin est en voie d’être tracée : les points de renfort ont chassé les ressentiments en créant une harmonie textile à partir du patchwork familial hérité. Nina ne sait pas encore quelle y sera la place de l’avenir, mais déjà, l’entité mouvante qu’est le passé inspiré sera tissée serrée dans cette collection inédite. Le calme revenu dans ses pensées, elle rejoint son mari qui vient de rentrer. La jeune femme le retrouve dans la cuisine, deux autres chats se frottant sur ses jambes pendant qu’il boit un grand verre d’eau. Elle l’accueille en le prenant dans ses bras, il répond en ouvrant les siens et l’embrasse avec tendresse sur le front.

« Comment s’est passée ta soirée ? » Lui demande-t-elle doucement. »

« Sympa : la belle-famille de Medhi était très heureuse de leur séjour. »

« Ils restent encore longtemps? »

« Non, ils repartent demain pour Téhéran.»

« Je suis désolée de m’être énervée tout à l’heure. » Nina est la première à revenir sur leur différend. Je peux te montrer quelque chose ? »

Le mari acquiesce et se laisse guider jusqu’à l’atelier. La couturière tire sa création de dessous la machine à coudre :

« Tu vois, une pièce qui n’aurait pas dû exister si elle avait suivi les règles. Elle mélange le traditionnel de deux sud séparés par un océan d’incompréhension, mais, avec de l’inspiration, elle se transforme peu à peu. Le tissu est vivant, aimant, comme moi, alors tout est possible, même ce que l’on n’imaginait pas jusque-là, comme moi. Nous deux, c’est pareil, nous tracerons quelque chose d’unique et d’évident. »

Arman appuie sa tête contre l’épaule de sa femme. Il lui murmure à l’oreille, tout doucement : « C’est moi qui m’excuse de mon comportement. J’essaie de mettre des balises, sur notre couple, sur notre situation économique, sur l’endroit où on résidera, mais, finalement, qu’est-ce que ça changera ? Je n’aurais jamais imaginé vivre dans ce pays-ci, avoir cette relation-là, avec toi que j’adore et qui me parais, chaque jour, trop incroyable pour être vraie. Je me dis que d’avoir une famille ensemble sera une magnifique aventure et qu’elle fera du bien au monde, à notre monde. D’un autre côté, quand je vois ce qui se passe autour de nous, je me demande si c’est responsable d’y amener un nouvel enfant… J’ai peur que ça soit un garçon, j’ai peur que ça soit une fille, j’ai peur que ça ne soit ni l’un ni l’autre… J’ai peur de te perdre, j’ai peur de la folie des hommes, j’ai peur… »

Nina l’interrompt doucement en l’embrassant à son tour. « Tu m’enlèves les mots de la bouche. Ce soir, je sais que je t’aime et que notre relation est un cadeau. Je crois aussi que je suis trop fatiguée et perplexe pour penser au reste. »

« Je t’aime si fort. » Arman serre maintenant tout le corps de sa femme, ses mains descendant vers ses hanches.

« Au lit monsieur ! J’ai encore un costume à terminer et, si tu ne t’en vas pas tout de suite, je vais être tentée par d’autres activités. » Elle lui lance un clin d’œil en le poussant en direction de sa chambre.

« Bon courage déesse. À demain ! » Il se retourne pour l’embrasser une dernière fois avant de disparaître dans le couloir.

Nina repart dans son atelier, allégée du poids de l’amour contrarié. Ce n’est pas l’ouverture sexuelle qu’elle tient absolument à conserver, mais la capacité qu’elle et son mari ont de partager leurs cœurs dénudés. La tension passée, la fatigue pèse de tout son poids sur ses paupières. Le temps du sommeil n’est pas encore arrivé ; le vingtième costume attend toujours sa doublure. La jeune femme le saisit et l’implore de se laisser entourer. Elle le place sous les griffes, met la machine en route, puis avance le tissu au rythme du cliquetis de l’aiguille mécanique. Le miracle se produit ! Le fil ne casse pas et le vêtement est préparé en moins d’une heure ! Bien qu’épuisée, elle n’oublie pas de mettre à l’abri le dernier habit avant de s’effondrer sur son lit. L’univers a enfin arrêté de donner du fil à retordre.


« Ton taxi est arrivé ! ». Nina court d’un bout à l’autre de l’appartement. Elle attrape les vingt housses et repart dans l’autre sens tandis qu’Arman lui tient la porte de l’entrée, puis de la voiture. La couturière garde les costumes avec elle à l’arrière, stressée de perdre des yeux sa précieuse cargaison. Le taxi démarre ; les vacances sont au bout du parcours ! Par réflexe, elle déboutonne la protection du premier vêtement, qui s’avère être celle de l’habit récalcitrant. Son cœur fait un bond : la doublure est beige et non blanche ! Elle était si fatiguée hier soir qu’elle a oublié de changer la bobine entre son projet textile personnel et la commande pour le Cirque… Elle respire un grand coup et le compare avec le costume suivant. La différence est minime, se dit-elle. Ses yeux d’experte seront les seuls à s’apercevoir de la nuance… Ou pas ? Elle décide que l’infime variation sera invisible en refermant l’étui qu’elle ne réouvrira pas. La livraison s’effectue sans autres heurts que les sueurs froides de Nina. Les costumes sont réceptionnés avec enthousiasme et félicitations. « Tu as un talent unique ! » lui glisse la cheffe. « Tu sais écouter les vêtements. » Nina approuve, rien ne sert d’imposer un modèle, ni aux tissus ni aux gens.

La belle métisse rentre chez elle, enfin soulagée. Son mari a préparé le pique-nique et ils partent main dans la main après une sieste crapuleuse bien méritée. Le chemin des feux d’artifice les mène proche de l’Electrical, un édifice en briques où se trouve le bureau de son amie Alice. Nina connait bien le secteur et, en experte des faces B verdoyantes, elle promène Arman dans les ruelles avoisinantes. Avant de rejoindre les axes plus passants, un bout de papier se colle sur ses pieds. Elle le détache et constate que la feuille, abîmée, n’abrite plus qu’un seul mot encore visible : « toi ». Nina la repose sur pierre adjacente avec douceur. Tomber sur toi, lui, l’autre, est l’aventure la plus surprenante qui soit, même si c’est aussi la plus exigeante.

Tandis qu’elle se perd dans un univers où elle essaie de réconcilier son envie de liberté avec l’amour trouvé, ils arrivent au bord du fleuve. Leur spot préféré est occupé par un couple en train de se frencher avec enthousiasme. Arman peste, Nina sourit. Elle reconnait un des voisins d’atelier d’Alice, un artiste multimédia nommé Adorno. Elle ne replace pas la jeune femme avec qui elle est, mais elle admire les longues boucles d’oreilles en perle qui encadrent son visage. Il s’agit probablement une Française nouvellement arrivée si elle en croit la réputation du créateur de l’Electrical, décrit comme un casa nova fort en bla bla bla qui sévit le temps d’une nuit auprès des petites Frenchies. Après quelques essais infructueux, son mari découvre un autre emplacement avec un panorama acceptable sur les reflets du fleuve qui fêtent les fragments colorés du ciel trafiqué. Le couple déploie une couverture bleue aux motifs de lune dorée sur laquelle ils déposent le panier de pique-nique et leurs corps d’amoureux habitués.

Appuyée contre Arman, un verre de vin blanc à la main, Nina ne retient pas ses pensées qui courent en allers et retours depuis le costume à la finition différente jusqu’à sa vie, liée à un être qui changera, comme elle. La couturière se laisse bercer par la musique qui accompagne la chorégraphie des lumières célestes, diffusée par la radio de la famille installée proche d’eux. Le spectacle absorbe et réunit, dans une respiration qui circule librement entre l’intérieur et l’extérieur. Nina ne s’explique pas pourquoi la vue d’un feu d’artifice fait éclore une promesse nostalgique dans les poitrines humaines, mais elle envoie ce sentiment d’espérance à leur couple qui pousse, au monde qui tremble, et même à l’artiste prétentieux qui, peut-être, lui aussi, trouvera la personne pourvue d’une tonalité de bobine qui lui conviendra.

Arman lui caresse doucement le dos, d’un geste qui parle de l’amour qui n’a pas d’âge parce qu’il traverse l’espace et le temps. Nina répond en s’appuyant plus fort contre son mari. Elle le rassure en pensée : « La distance entre toi et moi ne sera jamais plus grande qu’un fil avec lequel je réunirai nos deux cœurs, cousus de nuances et de différences qui n’appartiendront qu’à nous, et avec lesquelles nous faisons partie du tout. » Elle ne sait pas ce qu’il en est pour l’univers, mais elle a choisi le point de bâti.


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Ces épisodes font partie du projet (Almost) Happy Endings, une série de chroniques littéraires estivales à lire en ligne.

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